Les départements,
assises de l’autonomie professionnelle
en enseignement supérieur
«…la gestion par les pairs
dans les départements est un droit acquis que nous avons d’exercer
un réel pouvoir sur notre travail. De plus, compte tenu du
grand mouvement de personnel auquel nous assistons présentement
[…] il nous semble essentiel de réaffirmer que la gestion
par les pairs est issue d’une vision démocratique de
l’enseignement, qu’elle est née d’une volonté
des premiers enseignants du collégial d’être partie
prenante des décisions qui les concernaient, qu’elle
a constamment été remise en question lors de chacune
des négociations des conventions collectives, qu’elle
a été maintenue grâce à la vigilance des
syndicats et qu’elle nous permet, comme professeurs, d’avoir
un pouvoir sur notre travail, de ne pas être de simples exécutants.
Finalement, ce droit nous apparaît comme un bien précieux,
menacé par le vent de droite et de technocratie qui caractérise
les années actuelles, que nous devons protéger et utiliser
au maximum malgré les difficultés qui lui sont inhérentes.» Christiane Blais, La gestion par les pairs
dans les départements, Prendre la place qui nous revient, Cégep
Marie Victorin, mai 2008.
S’il est un lieu d’appartenance
privilégié pour les enseignantes et les enseignants
dans nos cégeps, s’il est une structure essentielle qui
traduit bien concrètement l’appartenance de ces derniers
à l’enseignement supérieur tout comme notre vision
de ce que doit être l’enseignement collégial, c’est
bien le département.
Dans l’esprit
du Rapport Parent, qui a mené à la création
des cégeps, le nouvel ordre d’enseignement qu’on
allait mettre en place était beaucoup plus proche des universités
que du secondaire. Dès lors s’imposait, dans le droit
fil de cette vision des cégeps, la constitution de collectifs
de travail disciplinaires, une organisation séculaire dans
les universités, réunissant les enseignantes et les
enseignants d’une même discipline ou de disciplines
connexes. Comme les départements constituent l’expression
la plus patente d’une autonomie professionnelle et «émique»
qui nous est chère, ils ont toujours été, depuis
la création des cégeps, au centre des préoccupations
syndicales qui ont façonné les fondements de l’organisation
du travail et de la convention collective actuelles.
On doit malheureusement constater que cette autonomie
professionnelle, qui s’exprime en bonne partie par l’absence
de structure hiérarchique dans le département, a été
assez régulièrement remise en question au cours des
années. Il a fallu une bataille syndicale, lors de la négociation
de 1976, pour faire disparaître l’expression «de
département». En 1982, l’idée de confier
un rôle administratif aux responsables de la coordination
départementale a refait surface: vivement dénoncée
par les syndicats, elle a été abandonnée dans
le décret qui allait suivre. Depuis, la conception d’un
département comme groupe de pairs travaillant en collégialité
a souvent été dans la mire de la partie patronale.
On pourrait croire que le danger d’une érosion
progressive de l’autonomie professionnelle est moins grand
en enseignement supérieur. Ce serait une erreur: la menace
existe tout autant dans les cégeps et dans les universités
et ce n’est pas le fruit d’un hasard. Elle participe
directement d’une idéologie néolibérale
qui entend mettre l’accent sur le rôle instrumental
du système scolaire, qui voit l’éducation comme
une dépense publique sur laquelle il faut resserrer le contrôle
et qui conçoit l’éducation dans une logique
productiviste: témoin les cibles de réussite et l’augmentation
du nombre de redditions de comptes de toutes sortes que l’on
entend mettre en place en enseignement supérieur. Les projets
de loi 107 et 110 sur la gouvernance des universités et des
cégeps en constituent de bons exemples. Dans l’ensemble
de cette approche, le professeur est vu comme un exécutant.
La remise en question de l’influence
que peuvent avoir les enseignantes et les enseignants dans leur
établissement, les attaques envers leur autonomie professionnelle,
tout cela n’est donc pas nouveau. Il a fallu de tout temps
réaffirmer la légitimité de notre participation
authentique aux décisions prises dans les cégeps:
lorsque les commissions des études ont été
mises en place à l’occasion de la réforme au
collégial, le mode de représentation des enseignantes
et des enseignants et leur nombre ont été, à
de nombreux endroits, l’objet de vifs débats…
et, parfois, même, de moyens de pression!
Rôle des
enseignantes et des enseignants
Les enseignantes et les enseignants
sont des professionnels de l’éducation et des spécialistes
de discipline. On ne le redira jamais assez. Cela commande une gouvernance
des établissements et une organisation du travail qui reflètent
cette réalité. C'est pourquoi le fonctionnement en
collégialité ainsi que le partage des expériences
et des connaissances des professeurs conduisent à des décisions
départementales riches et actualisées. Ces décisions
guideront par la suite les orientations des comités de programme.
Tout ce travail de concertation vise un but: offrir la meilleure
qualité d'enseignement possible aux étudiantes et
aux étudiants.
Certes, il faut prendre les moyens nécessaires
pour que les fonds publics investis dans les cégeps soient
sainement gérés et la chose scolaire doit bien sûr
être organisée. Cependant, en leur qualité de
professionnels, les enseignantes et les enseignants peuvent et doivent
avoir un pouvoir certain sur les orientations de l'établissement,
et ce, non seulement comme groupe, mais comme groupe organisé.
C'est dans les assemblées syndicales que sont déterminées
démocratiquement les positions permettant, par exemple, l'élaboration
des politiques du collège, à la commission des études
et au conseil d'administration.
En ce qui concerne les enseignements, l’autonomie
professionnelle individuelle s’exprime par des choix relatifs
aux contenus, par certaines approches pédagogiques, par des
pratiques d’évaluation, etc. L’autonomie n’est
toutefois pas l’indépendance et les choix ne peuvent
être uniquement individuels. Ils doivent se faire dans un
cadre partagé et assumé par un ou par des collectifs
professionnels. Le lieu premier de cette régulation, c’est
le département, là où la recherche de l’équilibre
entre la pratique individuelle et l’expertise collective peut
être cimentée par le partage d’une même
formation disciplinaire ou de formations connexes. Voilà
pourquoi les départements sont au cœur de l’enseignement
collégial.
Le mode de fonctionnement départemental,
toujours à réaffirmer
Depuis quelques années, plusieurs
facteurs sont venus accentuer les pressions sur le mode de fonctionnement
départemental.
La volonté accrue de contrôle dans l’enseignement
supérieur évoquée plus haut pourrait se traduire
par une propension des directions de collège à s’ingérer
dans la conduite des départements. À titre d’exemple
citons, la tentative d’exclure les coordonnatrices et les
coordonnateurs de département de l’accréditation
syndicale.
Il n’est pas inutile de relever que nous vivons,
ces années-ci, un renouvellement massif du personnel. Pour
les nouvelles et les nouveaux collègues, qui n’ont
pas participé aux luttes passées en faveur de la reconnaissance
de l’autonomie professionnelle1 et qui sont débordés
par leur acclimatation à un nouveau milieu, il est difficile
de prendre toute la mesure de l’importance des enjeux. Or,
c’est une responsabilité syndicale que d’offrir
à celles et ceux qui joignent nos rangs une occasion de s’initier
à la façon dont les orientations se choisissent et
les décisions se prennent en département ainsi qu’au
partage des responsabilités prévues à la convention
collective.
Finalement, nous devons aussi reconnaître que,
pour cruciale qu’elle soit en regard de notre autonomie professionnelle,
la gestion collégiale des départements n’est
pas pour autant toujours facile. La modification de l’organisation
du travail par l’introduction des comités de programme,
l’augmentation générale de la tâche des
enseignantes et des enseignants par un plus grand nombre de préparations
et par une pression plus grande sur l’encadrement des étudiantes
et des étudiants, l’accélération de l’expansion
des connaissances et des développements technologiques, tous
ces facteurs contribuent à diminuer la disponibilité
pour le travail départemental... alors même que celui-ci
a aussi beaucoup augmenté.
Forts de 40 ans de vie départementale, nous
croyons qu’il est opportun de nous pencher à nouveau
sur les différents éléments de celle-ci et
d’en discuter en les situant dans un contexte contemporain.
À l’aube d’une nouvelle
négociation, rediscuter des fondements et du fonctionnement
départementaux n’est pas un luxe. Il s’agit plutôt
et simplement, pour paraphraser le titre d’une étude
de Christiane Blais que nous citerons à quelques reprises
dans les pages qui suivent, de
PRENDRE ET CONSERVER
LA PLACE QUI NOUS REVIENT.
Guide de l’utilisateur
Nous avons conçu cette formation
par modules afin de permettre qu’ils soient abordés
en réunion départementale, sans nécessairement
le concours d’une animation extérieure. Il s’agit
en quelque sorte d’un menu à la carte, qui suggère
dans les faits une réflexion organisée, peut-être
davantage qu’une «formation» au sens traditionnel
du terme. Celles et ceux qui ont beaucoup d’appétit
peuvent passer à travers tous les modules. Les autres peuvent
se pencher sur les sujets qui concernent plus particulièrement
certains aspects de la vie départementale.
Cette formule amène parfois, d’un module
à un autre, quelques répétitions, mais elles
sont peu nombreuses. La formation est disponible en version électronique
et en version papier; elle comprend des documents d’accompagnement
qui permettent d’approfondir certaines notions ou d’examiner
des exemples détaillés.
Certains exécutifs syndicaux feront, au cours
de la session, une tournée des départements; en prévision
de celle-ci ou simplement lors d’une réunion départementale,
nous suggérons que la personne responsable de la coordination
lise au département l’introduction générale
ainsi que la liste des sujets des modules. Un choix peut ensuite
être arrêté.
Une ou des personnes intéressées, dans
le département, peuvent ensuite se voir confier la tâche
de préparer la présentation du ou des modules qui
peuvent particulièrement susciter l’intérêt
des membres de ce dernier.
Lors de la réunion, on procède à
une brève présentation du module. On peut d’abord
vérifier si tout est clair, puis engager une discussion.
Cette dernière risque d’être plus intéressante
si on lui assigne à l’avance l’objectif clair
de chercher à améliorer la vie départementale,
au regard du thème abordé.
Les pages qui suivent ont été
conçues pour soutenir une telle démarche. Nous espérons
que celle-ci pourra contribuer à maintenir actif et dynamique
le fonctionnement du département et qu’elle permettra
au plus grand nombre possible d’enseignantes et d’enseignants
de s’y épanouir sur le plan professionnel.
Document
produit par :
Yves Sabourin, membre du regroupement cégep affecté
à l’élaboration de la formation
Micheline Thibodeau, déléguée à la coordination
du regroupement cégep FNEEQ
Jean Trudelle, 2e vice-président de la FNEEQ
Conception
et mise en page :
Ariane Bilodeau
Sylvie Patenaude